Les Chemins de Khatovar

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Merfer (10/2016) / Railsea (05/2012)

Je remercie mes amis du nouveau forum indépendant, mais complémentaire à Babelio, pour la participation de cette lecture collective. L’idée étant venue de moi, je suis obligé d’assurer pour cette ce compte-rendu de lecture ^^
China Miéville est l’un sinon le porte-drapeau du mouvement New Weird, qui est à la génération Y ce que le mouvement New Wave fut à la génération baby-boom (sauf que le punk et le « No Future », le néolibéralisme et le « TINA » sont passés malheureusement passés par là). L’auteur n’a jamais caché son engagement très à gauche, et contrairement à nombre d’artistes et d’intellectuels plus diseux qu faiseux lui n’a pas hésité à affronter l’ordalie du Suffrage Universel. C’est donc sans surprise qu’il balance quelques piques bien sentis sur l’impérialisme yankee (avec des références à la Guerre du Vietnam et aux écocides de Monsanto/Bayer), sur la désertion fiscale ploutocratique dont on mesure chaque jour les dégâts incommensurables, et le financiarisme marabouté par les mensonges vénéneux de l’Argent Roi et les illusions délétères du Veau d’Or (avec des rentiers dégénérés qui n’ont pas compris que la fin du monde avait eu lieu, et qui continue de compte avec avidité mais en pure perte les intérêt des dividendes et des royalties qu’ils espèrent encore toucher ^^)
^^).

China Miéville est littéralement un démiurge et ici c’est entre post-apo et Planet Opera qu’il brouille les pistes (à l’image de ce bon vieux Jack Vance ^^), avant de faire émerger du néant un univers tiersmondiste (pas forcément misérabiliste et pas forcément pessimiste), un monde dépotoir où les professions les plus enviées sont celles d’éboueurs bien particuliers : les exhumeurs s’intéressent aux vestiges du présent pour récupérer et recycler les ressources nécessaires à la bonne marche de la société, les archéxhumeurs s’intéressent aux vestiges du passé et les plus doués d’entre eux s’essaient à la rétro-ingénierie pour retrouver les secrets perdus de la science d’antan, et les alterexhumeurs s’intéressent eux aux étranges reliques laissés par les voyageurs des étoiles (nous sommes donc peu ou prou dans l’hommage à Stalker, le roman d’Arcadi et Boris Strougatski ^^).

Dans cet univers, nous suivons une humanité coincée entre terre et ciel :

– passé 3000 mètres l’atmosphère est toxique, et habituée par un faune extraterrestre d’inspiration largement lovecraftienne ramenée d’outremonde par de malencontreux voyageurs de étoiles… Et les scaphandriers des cimes repoussent sans cesse les barrières de l’impossible pour explorer les sommets à la recherche de lieux de légendes comme la Scimérie, le toxicontinent mythique de l’outreciel !

– le plancher des vaches est devenu invivable car l’accumulation de déchets ont transformé l’écosystème en faune mutante féroce et vorace, ce qui a obligé les habitants à distinguer sousterre et plateterre… Vers de de la toundras gros comme des bras, rats-taupes nus gros comme des chiens (et qui en plus chassent en meute), gigatortues gaufrées, fourmilions cuisants, chevêches des terriers, perce-aux-rails, lapins draco…. Et au sommet d’une pyramide alimentaire faisant la part belle aux monstres éructhones trône Godzilla, euh pardon la terrible Talpa ferox rex : la Grande darboune australe ! (kaijûs power ^^)

Dans ces conditions les rochers deviennent des îles, les plateaux des pays, les chaînes de montagnes des continents, et la civilisation aurait cessé d’exister si la plateterre n’était pas parcourue par un réseau ferroviaire aussi dense qu’immense dont la création se perd dans la nuit de temps (et dont la maintenance est assurée par les mystérieux anges durailles)… De vaillants traineux s’élancent donc sur cette mer de fer, ou Merfer, pour relier entre eux les refuges perchés de l’humanité, et héros parmi ces cheminots l’auteur met sur le devant de la scène les taupiers qui n’hésitent pas à se frotter aux pires créatures ! (et il y a aussi les Baljis, des tribus nomades vivants sur des chars à voiles, qui suivent les troupeaux de chevaux sauvages ayant adopté le mode de vie nécessaire pour échapper à leurs nouveaux prédateurs)

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Dans Merfer nous suivons à travers les yeux de l’apprenti médecin Sham le train taupier Mèdes et son équipage.Mais nous sommes dans un roman d’apprentissage, et Sham est un adolescent qu’il s’intéresse essentiellement à un petite cercle de connaissances : Chauquette la chauve-souris apprivoisée, le médecin Lish Fremlo, le chef Ankush Roch et la capitaine Natasha Picbaie… Lui qui n’a jamais vraiment su ce qu’il voulait et qui finit aide soignant un peu par hasard est fasciné par la capitaine qui a dédié toute sa vie à la traque et à la mort de Jackie-la-Nargue, la légendaire taupe albinos géante…

Nous sommes évidemment dans un détournement du Moby Dick d’Herman Melville, chef-d’œuvre de la littérature américaine : Nantucket devient Haldepic, Achab devient Natasha Picbaie (Abacat Naphi en VO) et Moby Dick devient Jackie-la-Nargue (Mocker-Jack en VO). Mais pas que, parce que si Sham marche dans les pas d’Ishmaël, il est aussi Jim Hawkins de L’Île au trésor ou John Trenchard de Moonfleet… (d’ailleurs il traîne un Robalson qui a une bonne tête de Long John Silver : quel dommage que ce dernier soit si peu utilisé !)

Nous sommes donc aussi dans l’hommage au roman d’aventure dixneuvièmiste, et de manière générale l’auteur a une très solide connaissance de la littérature du XIXe siècle dont il repend parfois le style, les codes et les thèmes. Sham suit donc fidèlement son capitaine, jusqu’au jour où dans un train échoué il découvre un disque de données, et sur ce disque de données décodés par un computeur il découvre des platographies de zones inconnues de la plupart des traineux, et l’une d’entre elles montre le bout de la Merfer, et donc la route possible menant au paradis terrestre… Il a trouvé comme son capitaine sa philosophie (mot qui dans le roman englobe les notions de but, d’objectif, d’ambition et d’obsession), et fait des pieds et des mains pour retrouver les enfants bien vivants de l’homme et la femme dont il a exhumé les défuntes dépouilles…

Et c’est quand il finit par les retrouver que le bât blesse : ATTENTION SPOILERS DANGEUREUX

les jumeaux Caldera et Caldero décident aussitôt d’achever la quête de leurs aînés, et ils doivent affronter les monstres et les naufrageurs qui les précèdent comme les pirates, les corsaires, et les militaires guidés contre son gré par Sham qui été kidnappé… Dans un univers qui ressemble peu pou prou au Nausicaä d’Hayao Miyzaki on se retrouve avec une histoire qui ressemble beaucoup au Laputa du même Hayao Miyazaki. Sauf que l’auteur n’a pas oublié pour autant son souhait d’offrir une rédemption à son Achab ou féminin qui ne réalise pas les mêmes choix que son modèle : dans l’histoire d’origine Achab finissait par amener tout son équipage en enfer, alors qu’ici après une course d’enfer à la poursuite de Jackie-la-Nargue (et le remake lovecraftien de Charybde et Scylla ^^), Natasha Picbaie face à un équipage au bord de la mutinerie Picbaie renonce à son obsession pour secourir Sham et les Shroakes… Dans le grand final, les taupiers de Natasha Picbaie et les exhumeurs de Travisande Sirocco assistent à un combat titanesque entre la marine américaine, le gardien mécanique du paradis et la monstrueuse taupe albinos géante… Tout cela aurait pu et aurait dû être 100% epicness to the max : oui mais non, cela ne marche qu’à moitié.

Pourquoi tout ces interludes donnant dans le postmodernisme, dans lesquels l’auteur s’amuse certes à pousser le quatrième mur mais qui n’apporte rien au récit à part bouffer des pages et hacher le rythme de l’intrigue… Dans ce livre j’ai longtemps aimé le style impressionniste du récit qui met lecteurs et lectrices dans le peau de Sham avant de les bombarder de sensations et d’émotion, le tout associé à une recherche linguistique pour transcrire l’inversion terre/mer dans les idées, les mots et les images, avec une pléthore de néologismes dont il a le secret (genre les mouvements des trains remplacés par des bruits mécaniques ^^). Parmi ce baroque littéraire le remplaçant de « et » par « & » peut faire tiquer mais il prend place dans l’utilisation du langage pour faire passer un message métaphysique : si la merfer offre des choix de route infinis tous se font finalement en vase clos, alors que la vraie mer offre un seul choix de route pour des destinations infinies… (connaissant l’auteur nous sommes dans la satyre de la société : on nous dit que nous les hommes sont libres de leurs choix mais tous ceux-ci les fond tourner en rond, alors qu’en fait il en suffirait d’un seul véritable pour et atteindre l’horizon et marcher vers ce monde nouveau qu’est l’avenir ! « TINA » must die !!!)

Mais l’ensemble manque de dialogue dans la caractérisation et d’action dans la narration, et passé un cap l’auteur se regarde un peu écrire ce qui met une distance inutile entre les personnages et les lecteurs… C’est vraiment dommage car avec un peu de sense of wonder ce aurait pu et dû être bien au-delà et au-dessus d’un bon vieux blockbuster hollywoodien, mais d’un autre côté j’avais déjà ressenti la même chose dans Les Scarifiés et le Conseil de Fer du même auteur (voire dans Perdido Street Station, mais cette distanciation s’atténuait avec le temps)…

PS: un grand bravo à Nathalie Mège, car traduire un auteur comme China Miéville ce n’est pas une sinécure, c’est une gageure !

Alfaric

univers incroyable grâce au style 9/10, intrigue qui se délite à cause du style 5/10

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