
"Soldats de l'Islam. Soldats du Christ. Chacun est le diable pour l'autre, et Satan ricane dans sa manche"
La première chose qui frappe dans un roman historique, c’est son cadre. Ici c’est un véritable choc des civilisations !
On est vraiment très bien servi : nous vivons un tournant de l’Histoire avec d’un côté l’Europe de l’Ouest dominée par un Empire espagnol à son apogée et une Europe de l’Est dominée par un Empire turc en plein expansion. Un duel de titan entre 2 superpuissances. Et le Sultan Soliman veut frapper un grand coup en éliminant ses adversaires les plus acharnés : la Religion !
Ainsi débute le siège de Malte en 1565.
La plume de Tim Willlocks fascine facilement, nous gratifiant de très nombreuses fulgurances alternant douceur et violence. Voici ce qu’on peut lire dès les 1ères lignes :
« La nuit où les cavaliers écarlates l’emportèrent, la pleine lune entrait dans le Scorpion, signe de sa naissance, et comme animée par la main de Dieu, son incandescence découpait parfaitement la vallée alpine en ce qui était lumière et ce qui était ténèbres, et la lumière éclairait le chemin menant les démons vers sa porte. »
L’auteur est manifestement très à l’aise dans des scènes de batailles très immersives où les vagues de ghazis viennent s’échouer les uns après les autres aux pieds des murs de La Valette au nom d’Allah, tandis que soumis à des bombardements intensifs les défenseurs venus de toute la chrétienté meurent en masse au nom de Dieu.
Bref, une chorégraphie macabre qui se hisse au niveau du magnifique Ran d'Akira Kurosawa.
[video]http://www.youtube.com/watch?v=AbbfDntoRRk[/video]
Le cadre est parfaitement maîtrisé car très bien documenté en amont : les descriptions sont très réussies et mettent des images pleins la tête entre des guerriers musulmans vêtus de d’or et soie et des guerriers chrétiens vêtus de noir et de fer.
Et que dire des passages de chirurgie militaire, limite gore, qui ferraient passer Urgences pour un épisode des Télétubbies.
De la même manière, la crudité des scènes érotiques pourraient faire tiquer, mais en étant aucunement voyeuristes elles servent plus le récit et les personnages qu’elles ne les desservent là où d’autres auraient bassement fait du fanservice
Mais ceci n’est qu’une toile de fond car nous assistons à un duel à distance entre le rusé mercenaire Tannhäuser, assisté de son fidèle Bors, un colosse anglais né pour la guerre, et l’ambitieux inquisiteur Ludovico Ludovici, assisté de son taciturne Anacleto, un spadassin incestueux né pour les basses besognes. Entre ces fortes personnalités, un couple de femmes : Carla, une jeune veuve française qui cherche la rédemption, et Amparo, une étrange jouvencelle espagnole quasi féérique.
Tous sont pris dans le tourbillon des évènements, chacun servant ses buts altruistes ou individualistes. Et avant la réalisation de ses objectifs avoués ou inavoués, il faut avant tout survivre à la fièvre de guerre qui anime les 2 camps !
Je n’irai pas par quatre chemins, c’est sans doute un des meilleurs romans historiques que j’ai lus, sinon le meilleur !

Mais tout n’est pas parfait pour autant :
- attention c’est long (un peu moins de 1000 pages en poche)
L’introduction qui nous présente les personnages en nous faisant visiter les bas-fonds de Messine ne fait pas moins de 250 pages.
Passé le prologue il faudra attendre 600 pages et les beaux flashbacks de la 3ème partie (les vents dispersants) pour en apprendre réellement davantage sur Tannhäuser et ce qui l’a amené des déserts de Mésopotamie aux tripots d’Italie.
Et passé un cap, on est mithridatisé face à autant de violence et d’intransigeance : au bout d’un moment on se moque bien de savoir qui va l’emporter des Turcs ou de la Religion…
- attention c’est parfois à l’eau de rose
C’est ballot d’en rester niveau des Oiseaux se cachent pour mourir avec un quadrangle amoureux où la crudité de certaines scènes (sexe & violence : Eros & Thanatos) côtoient une grande naïveté sentimentale des protagonistes.
(mais peut-être est-ce un appel du pied au lectorat de Juliette Benzoni & Cie ?)
Pour les amateurs de fantasy, j’ajouterai que Matthias Tannhäuser avec ses doubles voire triples allégeances, son esprit rusé et ses magouilles en tous genres n’est pas très éloigné d’Else le devshirmé espion qui domine le cycle des Instrumentalités de la Nuit de Glen Cook (personnage qui lui-même suit les voies empruntées par Corbeau dans La Compagnie Noire et Azel dans Qushmarrah du même auteur).
La Méditerranée de Tim Willocks est bien plus lisible que celle de Glen Cook, ce qui ne gâche rien.
Et j’ai gardé le meilleur pour la fin : ce n’est pas un one-shot, c’est le 1er tome de la Trilogie Tannhäuser ! Le 2ème tome, intitulé Twelve Children of Paris, est annoncé pour l’an prochain…
ENJOY !

PS : (et pour dissiper un éventuel malentendu, il ne s'agit pas de qui vous savez)
J’aurais pu découvrir ce roman plus tôt si je n’étais pas tombé initialement sur les commentaires d’un nid de pisse-froid pour qui visiblement action et émotion n’ont pas leur place en littérature et qui ont mis en avant uniquement les points faibles (basicité des intrigues et trop faible développement psychologique des personnages) en omettant tous les points forts.
Sans parler du kakou qui n’a pas supporté que les intrigues pontificales ne soient pas aussi développées que dans Les Secrets du Vatican de Bernard Lecomte : il n’a pas compris que dans le roman il ne s’agissait que d’un élément secondaire sur lequel on se s’appesantissait pas pour se concentrer sur le destin d’un personnage principal partagé entre islam et chrétienté, entre individualisme et altruisme, entre roublardise et honorabilité.